RECHERCHE & PROJET

 genius loci 

architecture, contexte et territoire 

Composer avec le territoire. L’idée d’une architecture située, c'est-à-dire prenant en compte les différents aspects du territoire dans lequel elle s’inscrit, constitue le leitmotiv d’une longue tradition de concepteurs à travers l’histoire, dont le parcours aussi riche qu’accidenté fait ses débuts au XVème siècle.

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C’est durant la renaissance italienne que la fascination pour le vernaculaire, l’architecture propre à un pays et ses habitants, souvent associée à une notion de frugalité, naît des couches sociales les plus aisées. L’esthétique d'une vie simple et honnête alors idéalisée à travers les arts (notamment la peinture), inspirera l’imitation du pittoresque, un répertoire issu de la tradition paysanne.

 

A compter de la révolution française, le sujet migre progressivement d’un effet de mode vers un enjeu politique. Tandis que le concept de nation héritée émerge, la nécessité de faire corps avec une histoire et des traditions communes réinterroge le rôle des particularités régionales (ethnique, linguistique, culturelle). Il émerge alors partout en Europe un attrait pour le régionalisme, un courant d’architecture revendiquant tout un lexique de symboles propres au patrimoine de la nation.

 

Cependant, loin de faire l’unanimité, certains ne verront dans cette approche qu’une forme de travestissement du pittoresque. (Loyer, Toulier, Le régionalisme, architecture et identité).

 

Il faut attendre la fin de la Première Guerre Mondiale pour voir l’émergence de deux camps s’affrontant pour l’application d’un modèle face à l’urgence de la reconstruction.

 

D'un côté, les fonctionnalistes tournés vers une production en série posent les bases rationnelles de la pensée moderne.

Face au constat d’une production architecturale variée mais manquant d’idée fédératrice et globale, ils déposeront en 1917 un projet de loi, stipulant que «l’emploi des formes ou éléments d’architecture des arts du passé ne sera pas admis dans l’élaboration des projets d’édifices publics sauf pour la restauration des monuments classés».

On perçoit dans cet article une volonté claire de faire table rase du passé pour construire de nouvelles valeurs ; ces arguments étant fondés sur la nécessité de recentrer le projet sur des besoins fonctionnels et programmatiques, en s’appuyant sur un système logique de structure.

 

Adoptant une toute autre posture, les régionalistes s’attachent à cerner par les outils de la géographie ou encore l’étude des sociétés, la spécificité de chaque région française. Leur démarche permet alors l’épanouissement de sciences telles que l’anthropologie, la sociologie, et l’histoire.

Dans l’entre-deux guerres, le régionalisme fait la promotion du génie national : « Tout ce qui nous reste de l’art de bâtir du passé est un produit du génie national enraciné dans les traditions du pays, formées par des facteurs ethnologiques, constructives, climatiques, etc., les seuls facteurs qui donnent à l’art architectural le réalisme et le beauté » (Loyer, Toulier).

 

A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, cette approche ne manquera pas d’exacerber les valeurs d’unité nationale dans la diversité, permettant de concilier régionalisme et nationalisme dans une lutte idéologique contre l’adversaire allemand.

 

Arrivé à maturité, le mouvement revendique le principe d’utilité au cœur de sa vision, rejetant l’ornement superficiel pour se définir dans une posture qui, sans imiter ni copier, adapte les formes anciennes aux besoins nouveaux dans les usages, matériaux, techniques. Il se construit ainsi une légitimité par sa dialectique entre tradition et modernité. (Loyer, Toulier)

 

Pourtant, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, la nécessité de bâtir vite confirme l’adage selon lequel nécessité fait loi.

Le béton armé devient le matériau de la reconstruction, facile à mettre en oeuvre, économique, plastique, le seul matériau jugé à même de répondre aux enjeux sociaux et esthétiques de l’époque.

Le progrès assène ses derniers arguments qui occulteront le régionalisme de la scène politique. Par sa capacité à se saisir des révolutions techniques, le modernisme supplante tout autre modèle en changeant les enjeux sociétaux.

 

Ailleurs dans le monde continuent de se développer d’autres manières de penser l’architecture et le territoire, c’est le cas en Egypte avec l’architecte Hassan Fathy qui, constatant la vétusté des architectures en béton créées durant la période d’après-guerre, cherchera des alternatives dans les pratiques constructives autochtones, qu’il adaptera aux besoins de la vie contemporaine (Hassan Fathy, Construire avec le peuple).

 

Le lien établi entre son approche et celle revendiquée par les régionalistes inspirera d’autres architectes comme André Ravéreau, l’un de ses héritiers intellectuels les plus proches. Cet architecte français découvrira durant ses études l’Algérie, un pays révélant toutes les potentialités d’une architecture adaptée au milieu. Il créera en 1959 un atelier à Ghardaïa, formant de nouvelles générations d’architectes sensibles à l’approche sociale, culturelle et climatique des projets (Perraudin, Les presses du réel).

 

L’influence notoire de ces deux figures du régionalisme s’exerce alors en Europe, dans les années 1960, quand commence à s’élever les voix contestataires d’un groupe d’architectes, la « Team Ten », dénonçant « une architecture et un urbanisme aux principes généralisables, indépendamment des particularités régionales » (Perraudin).

 

Ces derniers vont rechercher des alternatives aux dogmes du CIAM (Congrès international d’architecture moderne) prônant depuis la Charte d’Athènes de 1933 les idéaux modernes de la « ville fonctionnelle » véhiculés par Le Corbusier.

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Près d’un demi-siècle plus tard, se font ressentir de plus en plus fortement les conséquences d’un post-modernisme dont l’idéal de croissance infini avait prophétisé l’effondrement.

Dès 1972, le Club de Rome met en garde les sociétés modernes par son titre traduit en français « Halte à la croissance ? » puis « Les limites à la croissance (dans un monde fini) ».

 

En 1987, le rapport Bruntland publié par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l’ONU intitulé « Notre avenir à tous » renouvelle le message en le dotant d’un concept, le « sustainable development » - traduit en français par « développement durable ». Il se définit par la capacité des sociétés à répondre « aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs » (Gro Harlem).

 

Pour y parvenir, il convient d’adopter une approche renouvelée de la croissance reposant sur un système économique respectueux de sa base écologique.

 

La France s’engage en faveur du développement durable par l’action du Grenelle de l’Environnement en 2007, redonnant ainsi de la crédibilité aux matériaux naturels passifs tels que le bois ou la pierre. Il fixe également pour l’habitat des objectifs de réduction de la consommation d’énergie, s’agissant notamment de maîtriser la qualité environnementale des matériaux employés en termes d’énergie consommée, de pollution dégagée ou de bilan carbone.

 

L’ensemble de ces enjeux replace ainsi au centre de l’actualité l’approche régionaliste, ou tout au moins territoriale, en lui donnant les moyens de prendre place dans les débats politiques de la planification et de la conception. Elle est ainsi portée par des architectes et théoriciens comme Philippe Madec, Alberto Magnaghi ou Alvaro Siza, déclinant cette posture en une pluralité de pratiques, tantôt plus écologique, politique ou sociale.

 

A travers la diversité d'approches régionalistes, territoriales, en lien avec le milieu, nous allons essayer de comprendre en quoi une démarche de projet situé peut-elle conforter la pérennité des territoires ?

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Pour illustrer ce propos, nous réalisons une étude sur le site d'une carrière d'extraction de matériaux de construction sur le territoire de Bordeaux métropole.

 

Cette étude nous permet d’articuler recherche théorique et pratique en interrogeant plusieurs domaines de réflexion ainsi que plusieurs échelles urbaines.

Nous travaillons sur les positions que portent les défenseurs d’une architecture située dans le contexte des villes contemporaines (quelles sont leurs réponses et leurs outils) afin de produire, à l’échelle du site, un projet programmatique et architectural répondant à la question d'un milieu et permettant, nous l'espérons, d’en valoriser l’identité et la pérennité.

avec Edgar Vinh, architecte DE

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